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Facteurs humainsLe dirigeant face au risque d’erreur

À vérifierParu le 5 min · 999 mots

Le stress permet-il de prendre de bonnes décisions ?

Grande horloge éclairée dans le hall d’une gare, sous une verrière

« Je décide mieux sous pression. » Beaucoup de dirigeants le pensent, et ils n’ont pas tout à fait tort. Une échéance proche concentre l’attention, coupe court aux hésitations et oblige à trancher. Mais la même pression, poussée un cran plus loin, produit l’inverse : des décisions précipitées, des options oubliées, des signaux d’alerte ignorés. La question n’est donc pas de savoir si le stress est bon ou mauvais pour la prise de décision, mais à partir de quand il cesse de l’aider, et comment le reconnaître à temps.

Une courbe, pas une règle

Les psychologues décrivent depuis plus d’un siècle la relation entre le niveau d’activation et la performance sous la forme d’une courbe en cloche. Trop peu de tension, et l’on s’ennuie, on se disperse, on remet à plus tard. Un niveau modéré mobilise les ressources et améliore les résultats. Au-delà d’un certain point, la performance chute, d’autant plus vite que la tâche est complexe.

Ce dernier point est essentiel pour un dirigeant. Les tâches simples et bien rodées supportent un niveau de stress élevé : on peut signer un document ou conduire une réunion habituelle sous forte pression sans grande perte. Les tâches complexes, qui demandent de comparer des options, d’anticiper des conséquences et d’intégrer des informations nouvelles, se dégradent beaucoup plus tôt. Or ce sont justement les décisions stratégiques qui en relèvent.

Ce que le stress modifie concrètement

Sous forte pression, plusieurs capacités se dégradent en même temps, et c’est leur combinaison qui fragilise la décision.

Le champ des options se réduit

On envisage moins de solutions, et l’on s’arrête à la première qui semble acceptable. Les chercheurs qui ont étudié la décision en conflit ont décrit ce comportement de « fermeture » prématurée : sous l’effet de l’urgence, le décideur cesse de chercher et saisit l’option disponible, sans examiner ce qu’elle entraîne.

L’attention se focalise

La concentration sur un seul aspect du problème peut aller jusqu’à l’effet tunnel, où des informations pourtant disponibles ne sont plus perçues. Le dirigeant voit très bien ce qu’il regarde, et plus du tout le reste.

Les automatismes reprennent le dessus

Sous pression, le cerveau privilégie les réponses déjà apprises. C’est un avantage quand la situation ressemble vraiment à celles que l’on connaît, un danger quand elle en diffère. On applique alors la solution qui a fonctionné la dernière fois, sans remarquer que le contexte a changé. Les biais cognitifs du dirigeant s’expriment d’autant plus librement que le temps manque pour les corriger.

Le rapport aux autres se tend

Un dirigeant stressé écoute moins, délègue moins et tolère moins la contradiction. Son entourage le perçoit vite et adapte son comportement : on lui apporte moins de mauvaises nouvelles, on évite de le contredire. La qualité de l’information qui remonte jusqu’à lui baisse précisément au moment où il en aurait le plus besoin.

Deux stress qui ne se ressemblent pas

Il faut distinguer le stress aigu, celui d’une crise de quelques heures ou de quelques jours, et le stress chronique, qui s’installe sur des mois. Le premier dégrade la décision de façon spectaculaire mais temporaire. Le second agit plus discrètement : fatigue accumulée, sommeil insuffisant, irritabilité, perte de recul. Il fausse le jugement de manière durable sans que la personne s’en rende compte, parce que l’état dégradé devient sa nouvelle normalité.

Beaucoup de dirigeants gèrent correctement les crises et sous-estiment l’usure. C’est pourtant souvent dans la seconde que naissent les décisions qu’on regrette : un recrutement accepté pour en finir, un conflit laissé pourrir, un projet poursuivi par lassitude plutôt que par conviction.

Reconnaître le moment où la pression devient contre-productive

Quelques signaux, faciles à observer, indiquent que le stress a franchi le seuil utile :

  • on ne parvient plus à formuler clairement l’alternative à la solution retenue ;
  • on s’agace des questions, même pertinentes ;
  • on décide pour se débarrasser du problème plutôt que pour le résoudre ;
  • on a le sentiment de ne pas avoir le temps de vérifier, alors qu’une vérification prendrait quelques minutes ;
  • on dort mal la nuit qui précède une décision, et l’on repense sans cesse aux mêmes arguments.

Aucun de ces signes n’est grave isolément. Ensemble, ils indiquent qu’il vaut mieux ralentir, ou faire examiner la décision par quelqu’un qui n’est pas sous la même pression.

Des manières de décider qui résistent à la pression

Puisque le stress ne peut pas toujours être évité, l’enjeu est d’organiser la décision pour qu’elle en dépende moins.

Séparer l’urgence réelle de l’urgence ressentie. Beaucoup de décisions présentées comme urgentes peuvent attendre vingt-quatre heures sans dommage. Se demander explicitement « que se passe-t-il si nous décidons demain ? » suffit souvent à dégonfler une pression artificielle.

Préparer les décisions à froid. Les organisations fiables définissent à l’avance les critères qui déclencheront telle ou telle action. Quand la crise arrive, il reste à constater que le critère est atteint, ce qui demande beaucoup moins de ressources mentales que de tout réinventer.

Faire contredire la décision avant de la prendre. Demander à un membre de l’équipe de défendre l’option inverse, ou imaginer que la décision a échoué dans un an et chercher pourquoi, ouvre le champ que le stress a refermé. Ces pratiques, issues de l’étude des décisions absurdes et des organisations à haute fiabilité, coûtent quelques minutes et évitent des erreurs coûteuses.

Préserver les ressources. Le sommeil, les pauses et la délégation ne sont pas des conforts : ce sont des conditions de la lucidité. Un dirigeant épuisé prend des décisions d’un dirigeant épuisé, quelle que soit son expérience.

Décider sous pression sans dépendre d’elle

Le stress aide à décider tant qu’il mobilise ; il nuit dès qu’il rétrécit. La frontière entre les deux est plus proche qu’on ne le croit pour les décisions complexes, et elle se franchit sans que l’on s’en aperçoive. La meilleure protection n’est pas de résister au stress, mais d’installer des manières de décider qui fonctionnent même quand on est sous pression, et de s’entourer de personnes qui, elles, ne le sont pas.

Fin du carnet. Arrivé ici, la case se coche et la liste de l’accueil s’en souvient.